Poste de travail open source : où en est-on ?

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L’Open Source a entamé la remontée depuis les couches infrastructures vers le métier et l’utilisateur final, mais l’idée d’un poste de travail entièrement Open Source est-elle réaliste aujourd’hui ?

Photo de couverture par Andrea Piacquadio from Pexels

La dernière étude produite début 2020 par le CNLL démontrait que « la filière du logiciel libre en France maintient une croissance prévisionnelle très soutenue de près de 9% par an jusqu’en 2023, supérieure à la croissance moyenne du marché IT qui avoisine les 4% en 2019-2020. Dans près de 80% des entreprises, l’utilisation de l’open source va augmenter dans les deux ans à venir. »

Selon le baromètre annuel de Red Hat qui dresse l’état des lieux de l’open source en entreprise, ces logiciels sont de plus en plus présents dans les organisations. Ils devraient même « dépasser les logiciels propriétaires dans deux ans ». Selon Red Hat, les logiciels propriétaires perdent de leur popularité, car les licences sont coûteuses et rigides, et les éditeurs verrouillent les entreprises.

L’Open Source a entamé la remontée depuis les couches infrastructures vers le métier et l’utilisateur final, mais l’idée d’un poste de travail entièrement Open Source est-elle réaliste aujourd’hui ? Où en est-on vraiment ? Quels sont les moteurs et les freins en action ?

Le verrou utilisateur

Début janvier 2020, Florence Parly la Ministre des armées expliquait dans le Journal Officiel du Sénat (09/01/20) étudier la possibilité d’un « un poste de travail entièrement libre ». Cette annonce faisait suite au renouvellement d’un contrat entre… Microsoft et le ministère de la Défense. Contrat renouvelé sans appel d’offres et en dépit de nombreux avis défavorables de la part d’experts sécurité et souveraineté (Zdnet). 

Le ministère mène donc actuellement une étude pour s’équiper d’un poste de travail entièrement libre (système d’exploitation et logiciels de bureautique) …tout en continuant de signer de gros contrats avec des éditeurs propriétaires américains.

Florence Parly par Benjamin Cremel @AFP

Outre les compétences commerciales (et de lobbying…) de ces géants, pourquoi le libre peine-t-il toujours à s’imposer sur le poste de travail ?

Parce que l’épine dans le pied de l’Open Source, c’est l’utilisateur. Ou plutôt ce que l’on nomme en anglais « l’usability » : le degré de facilité d’utilisation et d’apprentissage d’un logiciel. L’Open Source fait peur parce que c’est un domaine de développeur, pour les développeurs et  les utilisateurs estiment qu’il n’est pas adapté à eux car uniquement utilisable par les informaticiens

C’est particulièrement vrai dans le secteur de la messagerie d’entreprise, secteur dominé par les habitudes utilisateur. En effet, l’email professionnel est et reste le canal de communication le plus utilisé au quotidien, celui qui voit passer toutes les informations critiques d’une organisation (factures, commandes, rdvs, documents, informations clés…). Impossible pour une DSI de s’aliéner les utilisateurs sur ce sujet au risque d’impacter négativement la productivité. 

Construire une alternative viable aux grands éditeurs US n’est pas qu’une bataille de souveraineté ou de technique. En Europe nous disposons d’ailleurs d’un vivier de compétences exceptionnel. Pour autant le principal moteur du changement est humain plus que technique. La transition vers un numérique plus sain ne réussira pas si elle se fait au détriment de ceux qui l’utilisent : elle ne peut être envisagée qu’avec eux, en mettant le confort de l’utilisateur au centre du jeu. Un constat qui, au niveau des applications destinées au « end-users », oblige à repenser le modèle économique « traditionnel » de l’Open Source, pour le mettre au service d’une meilleure expérience d’utilisation .

Le modèle de service Open Source, adapté à l’utilisateur ?

Le modèle classique et historique de l’Open Source est « le modèle de service », Il s’agit de fournir et de vendre des services pour un ou plusieurs logiciels Open Source (qui sont disponibles bruts sur internet, que vous les développiez ou non) : installation, intégration, maintenance, support, formation, conseils…

Ce modèle a fait ses preuves pour développer les socles technologiques du numérique : la partie infrastructure, les composants techniques, systèmes, réseaux et middleware. Ce développement mutualisé et partage d’expertise entre techniciens, a permis notamment de développer en standardisant en partie des domaines comme internet ou plus récemment le DevOps.

Pourtant comme l’explique sur son blog l’Open Source initiative le modèle historique de l’Open Source ne fonctionne pas bien pour les applications utilisateurs car le focus traditionnel des projets Open Source ne prend pas suffisamment en considération l’utilisateur final, puisqu’il se concentre essentiellement sur la qualité et la puissance logicielle pour résoudre une tâche technique donnée : « L’Open Source, de par sa nature, est construit par des développeurs pour des développeurs. Cela signifie que bien que les principaux consommateurs de logiciels libres soient les utilisateurs finaux, ils n’ont pratiquement pas leur mot à dire sur l’évolution du projet. […] Les utilisateurs ne savent souvent pas ce qu’ils veulent et, même s’ils le savent, ils ne peuvent pas le formuler en termes techniques, ce qui signifie que tout développement de produit axé sur l’utilisateur implique des recherches approfondies et coûteuses sur le produit, qui vont bien au-delà de tout projet open source ».

Pour envisager d’équiper les postes utilisateur, l’Open Source doit changer de démarche : déplacer le point focal de l’amélioration technique vers l’amélioration de l’expérience utilisateur.

Le métier d’éditeur Open Source : une nouvelle dimension

Avec ses vieux clichés de geek barbu qui code clandestinement au fond d’un garage, l’Open Source a encore parfois du mal à faire entendre la logique économique qui le sous-tend. Le libre est une philosophie de développement basée sur le partage, l’entraide et la transparence, mais ce n’est pas un produit packagé, prêt à être vendu sur étagère.

« Si un logiciel nécessite la configuration de 20 options distinctes pour être utilisable, il a accumulé une dette en UX bien trop importante pour être utilisable par la plupart des gens, car il nécessite des connaissances spécialisées que seul un nombre limité de personnes possèdent, » explique Máirín Duffy, Senior Principal Interaction Designer chez Red Hat.

C’est en s’acquittant de cette « dette UX » que les logiciels Open Source pourront enfin remonter des couches infra vers l’utilisateur final. Comment faire ? « Il faut assumer notre métier ! » clame Pierre Baudracco, président de BlueMind et coPrésident du CNLL (Conseil National du Logiciel Libre), « Nous sommes éditeurs de logiciel open source. Nous ne vendons pas du code, nous vendons des solutions. Et la différence est énorme »

La différence avec le modèle traditionnel, c’est le focus mis sur les usages. Chez BlueMind, nous proposons une solution de messagerie collaborative Open Source. La messagerie était un service qui se discutait et décidait entre techniciens (DSI,administrateurs systèmes et réseaux,..) : performances, bande passante réseaux, architecture, etc. Tant que les mails arrivaient et partaient correctement c’était suffisant pour l’usage. Le service s’est depuis généralisé (est devenu de loin le service le plus utilisé dans le monde professionnel et toujours en croissance) a atteint toutes les personnes dans toutes les organisations et s’est enrichi fonctionnellement. Il est sorti du seul périmètre technique, et en conséquence, les discussions sur les services de messagerie portent aujourd’hui sur les aspects fonctionnels et usages (est-ce je pourrais utiliser Outlook ? Est-ce que les VIP auront bien accès à leur agenda et aux partages depuis leur mobile ? Est-ce que l’interface web sera ergonomique et permettra de déléguer son agenda ? etc.)

« La messagerie est utilisée par tout le monde à tous les niveaux de l’entreprise. Pour qu’une solution Open Source puisse avoir une chance de concurrencer les grands leaders américains, il est indispensable qu’elle tienne compte des utilisateurs, qui majoritairement utilisent Outlook. Respecter leurs usages, c’est donc être capables de supporter Outlook de façon aussi transparente qu’avec Microsoft Exchange. C’est aussi de permettre tous les scénarios d’usage ou de migration en proposant le meilleur support pour Thunderbird, le Mac, les mobiles, le web..). C’est ce que nous avons fait avec la v4 de BlueMind, » explique notre Directeur Technique, Thomas Cataldo.

BlueMind est pensé comme une solution complète et non comme un simple code source puissant techniquement. C’est cette vision « éditeur de solution » (par opposition à « producteur de code ») qui permettra de faire augmenter « l’usabilité » (de l’anglais usability) et par extension l’adoption des solutions Open Source à destination des collaborateurs.

Être éditeur, c’est 20-30% de développement à produire du code et le reste en travail autour de ce développement : tests, documentations, support des différentes versions sur différentes plateformes, assurer la continuité, support des scénarios clients, nombreux outils annexes, développement de l’écosystème…

Apprendre à changer, un nouveau rôle pour la DSI ?

Passer à des solutions Open Source est souvent avantageux sur les plans technologiques, d’indépendance et économiques, comme le soulignait notamment l’étude du Cigref parue en 2018. Pourtant c’est bel et bien l’épineuse gestion du changement qui pose souci, aussi bien au niveau des utilisateurs finaux que de la DSI elle-même.

La France est dans une situation similaire, comme le prouve l’annonce de la ministre Florence Parly. Le poste de travail Open Source, au-delà d’une migration technologique, serait avant tout une évolution de mentalités. L’utilisateur d’une part, pour qui les outils informatiques sont des éléments essentiels de sa productivité, redoute les changements d’habitudes. La DSI d’autre part, doit adopter un nouveau rôle, celui d’agent du changement.

Gartner prédit que d’ici 2021, les DSI seront aussi responsables du changement de culture dans leurs entreprises que les directeurs des ressources humaines. « Beaucoup de DSI ont réalisé que la culture peut être un accélérateur de la transformation numérique et qu’ils ont les moyens de renforcer une culture souhaitée par leurs choix technologiques », a déclaré Elise Olding, vice-présidente de la recherche chez Gartner.

Bien sûr la DSI peut et va jouer un rôle clé dans la transformation (qui n’aboutira pas si la DSI se concentre uniquement sur l’infrastructure et les serveurs plutôt que sur les utilisateurs, le cas caricatural étant représenté par les organisations qui ont bâti leur cloud et se posent ensuite la question de ce qu’elles vont pouvoir mettre dedans pour le « justifier ») mais si l’organisation et/ou la direction ne sont pas elles même convaincues et motrices, il leur sera difficile (impossible ?) de réussir !

Et ce ne sont pas les incitations qui manquent au niveau de la direction !

A chacun d’assumer sa responsabilité et ses choix !

En septembre 2019, Horst Seehofer, le ministère allemand de l’intérieur a demandé au cabinet de conseil en gestion PricewaterhouseCoopers, de produire une « Analyse stratégique du marché sur la réduction de la dépendance vis-à-vis des fournisseurs de logiciels uniques ».

Horst Seehofer

Conclusion de l’étude : l’Allemagne est dans une situation de dépendance forte à Microsoft notamment.

Cette dépendance se traduit par « des points de pression au sein du gouvernement fédéral, qui travaillent en opposition aux objectifs stratégiques du gouvernement en matière de technologies de l’information », note le rapport. Les inquiétudes concernant la sécurité de l’information chez Microsoft pourraient « mettre en danger la souveraineté numérique du pays ».

Le rapport présente aussi différentes options d’amélioration, notamment de définir un cadre et des règles pour l’utilisation future d’autres logiciels, en particulier des logiciels libres.

Ce rapport a d’autant plus de poids que l’Allemagne avait fait beaucoup de bruit quand la ville de Munich était passé au poste de travail Open Source en 2006… avant de revenir à Microsoft en 2017, suscitant au passage une vive polémique.

Le contexte douloureux actuel met en lumière ce que nous savons déjà. La fermeture des frontières, le repli sur soi de la plupart des pays, l’égocentrisme patent et assumé des Etats-Unis (qui en ont fait une nouvelle démonstration récemment sur un sujet d’actualité) sont autant de rappels quand à l’importance de préserver notre souveraineté. La souveraineté numérique en fait partie et passe par le choix de solutions souveraines non hégémoniques. Mais pour la concrétiser il faut en faire le choix et assumer les efforts qui vont avec. C’est le pouvoir des donneurs d’ordre, de l’État et des directions !

Conclusion

Le poste utilisateur est l’un des derniers bastions qui résiste encore à la progression constante de l’Open Source dans les entreprises. Un constat hérité de plusieurs décennies de cantonnement aux couches techniques mais aussi d’une image tenace (et justifiée !) de domaine ésotérique, réservé aux initiés.

Les choses ont déjà commencé à changer avec de nombreuses initiatives d’acteurs pour développer et pour packager des solutions Open Source complètes, comme c’est le cas avec le Digital Workplace, ou la v4 de BlueMind, compatible avec tous les scénarios d’usage et proposant un véritable écosystème autour du produit.

Les compétences et les solutions arrivent ou sont là, portées par des éditeurs Open Source avec un modèle économique adapté

Les DSI et les directions ont leur rôle à jouer et les cartes en main. Le contexte actuel montre que le changement même transitoirement désagréable peut être accepté quand l’enjeu en vaut la peine !

 Reste à savoir quel numérique et indépendance nous voulons pour nos entreprises et notre sociéte ! #NousAvonsLeChoix

Pierre Baudracco

Pierre Baudracco

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